Dans l'article 1, nous avons vu que le Ribā(usure/intérêt) est spirituellement interdit car il déconnecte la création de richesse de l'économie réelle et transfère tout le risque sur l'emprunteur.
Mais techniquement, comment les savants (fuqahāʾ) identifient-ils le ribā dans une transaction ? Pour cela, il faut se plonger dans un hadith fondamental de la jurisprudence islamique qui divise le ribā en deux grandes catégories.
Le Hadith des 6 catégories (Les biens « ribawī »)
Le fondement technique de l'interdiction du ribā dans les échanges commerciaux repose sur ce hadith célèbre :
« L'or pour l'or, l'argent pour l'argent, le blé pour le blé, l'orge pour l'orge, la datte pour la datte, le sel pour le sel : quantité égale pour quantité égale, main à main. Celui qui donne un surplus ou prend un surplus tombe dans le ribā. [...] Mais si les genres diffèrent, alors vendez comme vous le voulez, à condition que ce soit main à main. »
(Rapporté par ʿUbāda ibn al-Ṣāmit — Ṣaḥīḥ Muslim).
Ce hadith liste 6 biens spécifiques. Les savants classiques (comme Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim) ont extrait la cause juridique(ʿilla) derrière cette liste pour l'appliquer à d'autres biens :
- L'or et l'argent représentent la monnaie et les moyens d'échange. Aujourd'hui, toutes les monnaies fiduciaires (Euro, Dollar, Dinar) entrent dans cette catégorie par analogie (qiyās).
- Le blé, l'orge, les dattes et le sel représentent les denrées alimentaires de base (qui peuvent être stockées).
À partir de ce texte, les savants distinguent deux types de ribā.
1. Ribā al-Faḍl : Le Ribā de Surplus (ou d'échange)
Le Ribā al-Faḍl survient lorsqu'on échange le même type de bien ribawī (ex: or contre or, ou blé contre blé) avec une différence de quantité.
Le hadith est formel : l'échange d'or contre de l'or doit être « quantité égale pour quantité égale ». Si vous échangez 10 grammes d'or 18 carats contre 8 grammes d'or 24 carats, vous tombez dans le Ribā al-Faḍl, même si la valeur marchande est identique. La qualité n'est pas prise en compte lors d'un échange direct du même genre.
Pourquoi cette règle ?Les savants expliquent que le Ribā al-Faḍl ferme la porte (sadd al-dharāʾiʿ) au véritable ribā usuraire. Empêcher l'échange d'une monnaie contre elle-même avec une différence empêche la création de profit sans cause économique réelle. Si vous voulez obtenir le blé de meilleure qualité, la règle islamique est de vendre d'abord votre blé contre de la monnaie, puis d'acheter l'autre blé avec cette monnaie.
2. Ribā al-Nasīʾa : Le Ribā de Délai
Le Ribā al-Nasīʾa(du verbe nasāʾa signifiant retarder) est la forme la plus courante et la plus grave d'usure. C'est l'intérêt perçu en échange d'un délai accordé.
Il se manifeste dans deux cas :
A. L'échange monnaie contre monnaie avec délai
Le hadith stipule : « Si les genres diffèrent, vendez comme vous le voulez, à condition que ce soit main à main (yadan bi yadin). »
Si vous échangez de l'Or contre de l'Argent (ou aujourd'hui des Euros contre des Dollars), les quantités peuvent différer (selon le taux de change). Mais l'échange doit être immédiat. Acheter des devises et reporter le paiement à plus tard tombe dans le Ribā al-Nasīʾa.
B. Le prêt à intérêt (Le Ribā préislamique)
C'était la pratique de la Jāhiliyya (l'Arabie préislamique). Un homme prêtait 100 dirhams pour un an. À l'échéance, si le débiteur ne pouvait pas payer, le créancier disait : « Tu paies maintenant, ou j'augmente la dette en échange d'un nouveau délai ? ».
Ce principe englobe tout prêt conditionné par un surplus. La règle d'or en fiqh al-muʿāmalāt est :
« Tout prêt qui attire un profit (financier ou en nature) est du ribā. » (Kullu qarḍ jarra manfaʿa fahuwa ribā).
Vente à tempérament vs Prêt à intérêt
C'est la confusion la plus fréquente.
« Si j'achète un téléphone cash, il coûte 1000€. Si je l'achète en plusieurs fois au commerçant, il me le vend 1100€. N'est-ce pas du ribā ? »
Non. Les savants sunnites (les quatre écoles) sont majoritairement d'accord sur le fait qu'un vendeur a le droit de fixer un prix plus élevé pour un paiement différé (Bayʿ bi al-Taqsiṭ), à condition que :
- La transaction soit une vraie vente d'un bien réel (et non un simple échange d'argent).
- Le prix soit définitivement fixé lors de l'accord (s'il est de 1100€, il ne pourra jamais augmenter à 1200€ même en cas de retard de paiement).
Dans un prêt bancaire classique, la banque ne vous vend pas une maison ou une voiture. Elle vous prête de l'argentpour l'acheter, et vous exigez plus d'argent en retour. C'est l'argent qui fait de l'argent, sans lien de propriété sur le bien (Ribā).
Résumé
- Le hadith des 6 catégories structure l'interdiction du ribā autour des moyens d'échange (monnaie) et des denrées de base.
- Ribā al-Faḍl : L'interdiction d'échanger la même monnaie (ou denrée) avec une différence de quantité, même immédiatement.
- Ribā al-Nasīʾa : L'interdiction d'échanger des devises avec un délai, et l'interdiction absolue de tout prêt avec intérêt.
- Vendre un objet plus cher avec un paiement étalé est licite, car c'est du commerce. Prêter de l'argent avec intérêt est illicite, car c'est du ribā.
Si l'islam interdit de faire fructifier l'argent de manière stérile par l'usure, comment l'économie aide-t-elle les plus démunis ? C'est là qu'intervient le troisième pilier de l'islam : la Zakāt, sujet de notre prochain article.